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C’est comme ça que je disparais, écrire la dépression





J’ai longtemps cherché une représentation assez fidèle de la dépression, ou même de ces moments où notre santé mentale nous lâche. Mission compliquée, tant nous errons la plupart du temps entre « mais c’est que dans ta tête », et un pseudo-romantisme montrant ce genre de troubles comme quelque chose de presque glamour. Rien qui s’approchait de l’expérience que j’ai vécue. Le roman graphique de Marion Malle m’avait attiré l’œil, et s’est retrouvé dans ma pile à lire assez rapidement. L’autrice, connue pour plusieurs bédés féministes, laissait envisager une histoire qui ne tomberait dans aucun de ces deux écueils. Alors que cette terrible année 2020 s’achève, je tente ici de rendre un bref hommage à cette très belle œuvre, qui rend visible des réalités trop souvent tues, mais en laissant toujours une place à l’espoir.

(Au risque de divulgâcher certains éléments de l’histoire : outre les thèmes de la dépression, de l’anxiété et globalement de la santé mentale, le harcèlement et les abus sexuels sont aussi présents à travers les cases, et j’en parlerai un peu dans la suite du texte. Faites attention à vous.)


L’histoire nous est racontée à travers les yeux de Clara, une jeune personne n’ayant selon ses propres mots pas vraiment le goût de vivre. Nous la suivons dans sa vie quotidienne à Montréal, de ses sorties avec ses ami.e.s à son travail. On ne peut que saluer les détails qui se glissent partout au fil des pages, et qui font que l’on peut d’autant plus se reconnaître : Clara écoute parfois de l’ASMR pour tenter de s’endormir ; elle regarde des films et des séries, parmi lesquels le fameux Shrek ; la karaoké dans lequel elle se rend avec des ami.e.s passe des chansons assez contemporaines… Le réel, c’est aussi les supermarchés, les bus, les bureaux des psychologues ; on est assez loin, donc, d’un monde fantasmé. C’est dans ce contexte si réaliste que le sujet de la santé mentale est abordé : une bonne façon de faire comprendre que ça aussi c’est la réalité.


Il me faut ici rester évasive pour ne pas tout vous raconter non plus : les crises de larmes, les l’angoisse, la non-envie de vivre… À cette palette d’émotions s’ajoutent des problèmes d’ordre social, qui témoignent de l’impact parfois terrible des troubles mentaux dans la vie des personnes qui en souffrent. La difficulté à en parler, l’éloignement avec certain.e.s proches, les crises d’angoisse, le burn out sont autant de difficultés auxquelles la protagoniste (et certain.e.s de ses ami.e.s, aussi) est confrontée : s’il était encore nécessaire de montrer que le mal-être psychologique ce n’est pas « dans la tête », le roman graphique fait le boulot. La dimension sociale de l’œuvre est aussi frappante en ce qu’elle sert à une véritable dénonciation de la société : le monde du travail parfois cruel où les individus peuvent se perdre, la solitude à laquelle sont confronté.e.s les jeunes adultes, et bien sûr l’incompréhension totale face aux troubles psychologiques : Clara a du mal à trouver un.e psy qui lui convienne ; les associations qu’elle tente de contacter sont, elles, totalement débordées…


La souffrance individuelle fait écho il me semble à des souffrances collectives, ou du moins à des souffrances partagées par nombre d’entre nous. Si les souffrances psychologiques sont individuelles (et différentes pour chacun.e), le roman graphique parvient à les réinscrire dans des structures sociales. Dans l’histoire de Clara résonne ainsi une critique puissante du patriarcat : on y découvre que sa souffrance est due à un traumatisme sexuel passé ; l’une de ses ami.e.s souffre de crises d’angoisse car elle est harcelée par un homme… Un ensemble de souffrance dont l’expression trouve une sorte d’apogée à la fin de l’œuvre : « Je suis désolée pour toi et pour toutes les autres. C’est dégueulasse. (…) Je suis désolée que la société soit à chier. » L’engagement de l’œuvre passe aussi par l’écriture (le roman graphique est écrit en écriture inclusive) et le dessin (les personnages ont des apparences physiques variées, aucun corps n’est sexualisé…). Mais la force de l’œuvre est aussi de proposer une sorte d’optimisme : les souffrances (psychologiques et sociales) existent, et on ne peut ni les ignorer ni les minimiser. Mais les apaiser reste possible : d’abord par la prise de conscience et une révolte nécessaire, puis par un engagement, qui passe dans le roman graphique par la sororité et l’amitié. Comme un rayon de soleil qui donne de l’espoir.


Une lecture pas forcément simple, mais nécessaire pour celleux qui le peuvent.