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Comme un Empire dans un Empire, ou les errances de l’engagement politique aujourd’hui

Dernière mise à jour : 4 déc. 2020

Alice Zeniter a signé, à l’occasion de la rentrée littéraire, un remarquable roman. Elle avait remporté le Prix Goncourt des lycéens 2017 avec son quatrième roman L'Art de Perdre. Dans Comme un Empire dans un empire, elle interroge l’engagement politique aujourd’hui.



Le roman s’inscrit dans une temporalité très contemporaine qui va de Nuit Debout à la fin du mouvement des gilets jaunes, en passant par la vague #MeToo. Le récit se centre sur deux personnages dont les univers semblent imperméables. D’un côté, Antoine est assistant parlementaire d’un député socialiste, survivant à la vague LREM. Il rêve « d’avoir écrit » un roman sur la guerre d’Espagne mais est victime du syndrome de la page blanche, en se fendant de principes littéraires absurdes, « persuadé que c’était dans ce genre de décalages, de pas de côté, que se nichait la littérature ». De l’autre côté, L est une hackeuse qui alterne entre le dedans (les profondeurs d’internet) et le dehors (le monde où la météo existe). Elle aide des femmes victimes de harcèlement d’ex-conjoints violents sans être portée par la théorie. Aussi, elle critique les procès d’élitisme intentés aux hackers et la gentrification d’internet qui préfigure sa destruction

Ces deux personnages ont donc bien des trajectoires sociales différentes : Antoine est un provincial de classe moyenne ; L. est une femme de banlieue, d'origine maghrébine, avec un faible niveau d'études. Toutefois, les personnages convergent par leur flottement et leur égarement dans le milieu parisien qui les étouffe. Ils ne sont pas à l’aise là où ils sont, mais n’ont pas de réelles perspectives de fuite ou de changement. Au fil de la lecture, on se demande comment ils vont pouvoir se rencontrer. Pourtant, peu à peu, une tension amoureuse va les lier.

Le style de l’écrivaine est précis et fluide. Si le récit est construit sur la forme classique d’introduction, de développement et de dénouement, il ne manque jamais d’intensité. L’écriture est très physique : elle fait ressentir le poids de l’environnement social sur les corps, comme les traces de LBD sur le corps de Bruno, gilet jaune, ou encore les sueurs des nuits d’angoisse de L. Le livre permet une véritable ethnographie tant du monde social (masculinité des prisons ou encore la question des transports en régions) que des destins individuels. En définitive, ce roman ne livre aucune solution, ne prend aucun raccourci, il interroge les chemins escarpés de la transformation du monde.


Comme un empire dans un empire, d’Alice Zeniter, Flammarion, 400 p., 21 €,