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Le pays des autres, le pays de personne

Mis à jour : 22 sept. 2020



En ouvrant le dernier roman de Léïla Slimani, Le pays des autres, paru chez Gallimard le 5 mars dernier, le doute s'installe : l'auteure réussira-t-elle à faire aussi bien que son roman primé au

Goncourt, Chanson Douce ? La trame pouvait paraître un peu convenue : une Alsacienne qui part au Maroc avec son mari qui en est originaire, Amine, un ancien soldat décoré par la France, le tout sous un titre en apparence très simple... Le style en revanche rassure dès les premières lignes : on lit bien du Slimani, épuré, élégant, alliant de longues phrases descriptives à des formules courtes, souvent tranchantes, parfois touchantes.


À l'inquiétude succède rapidement la fascination. Fascination pour une galerie familiale soignée : aucun des personnages de premier plan (et même de second plan !) ne manque de caractère ou de crédibilité, et, tour à tour, ils s'épanouissent séparément sous la plume tantôt tendre, tantôt acérée de l'auteure. Tous sont vivants, bien vivants, et c'est ce qui permet de croire à une histoire dont on peut parfois questionner les audaces. Oui, les dialogues maîtrisés, dont chaque mot est suffisamment pesé pour qu'on le croie spontané, le discours indirect libre, nous immergent dans un récit où peuvent cohabiter, s'aimer, un Marocain musulman, une Française chrétienne et un Hongrois juif. Pour autant, le roman ne se montre pas angéliste, bien au contraire. Les liens se resserrent et se distendent, la situation se calme autant qu'elle s'envenime dans ce qui s'avère être pour chacun des personnages "le pays des autres", ou plutôt "le pays de personne."


En effet, aucun des personnages ne se sent réellement chez lui, pas même Omar, le frère nationaliste d'Amine. Mathilde, Française au milieu des Marocains, a le mal des traditions alsaciennes, et doit s'adapter à sa condition de femme au foyer bridée par l'autorité conjugale. Amine ne goûte pas les frivolités de son épouse et de ses enfants. Aïcha, l'aînée du couple, métisse, aux cheveux impossibles à coiffer, est moquée par les autres écolières d'extraction bourgeoise. Selma voudrait plus de liberté, mais pas la même que celle pour laquelle se bat Omar, impliqué dans l'indépendantisme. Même Mouilala, la mère d'Amine, finira par devoir quitter son chez-elle, atteinte par des troubles de la mémoire. Le tout dans une ferme coupée du monde, donnant lieu à d'étouffantes scènes intimes, de brutalité ou d'affection, d'amour ou de haine.


En toile de fond de cette tragédie familiale, où tous s'agitent tout en sachant très bien que l'harmonie fantasmée est impossible, le durcissement du pouvoir colonial et l'exacerbation des volontés indépendantistes, qui conduiront à l'inévitable violence, semblent tisser un parallélisme entre la sphère publique désunie et la sphère privée aux membres inconciliables. Si ce récit est celui de l'instabilité, instabilité politique, instabilité familiale, nul doute que c'est la constance qui définit Léïla Slimani, qui continue à produire des chefs-d'œuvre ; si ce récit est celui du mal-être parmi les autres, nul doute que c'est bien à sa place que l'on met Léïla Slimani quand on dit d'elle qu'elle est parmi les plus brillants écrivains francophones en activité.


Le pays des autres, paru chez Gallimard dans la collection Blanche le 5 mars 2020

20€